
Poil à gratter du 7-10 de France Inter, entre autres, l'humoriste à gages auréolé par l’audimat en faisant se poiler deux millions d'auditeurs trois matins par semaine, retrouve les plaisirs libres de la scène, au théâtre Dejazet.
Rencontre avec celui dont la tête est régulièrement mise à prix.

Votre recueil des chroniques de France Inter qui vient de sortir s’appelle On m’a demandé de vous calmer. C’est vrai ?
Oui, tout à fait. L’ancien patron de Radio France m’a convoqué lors d’un entretien durant lequel il m’a sorti cette phrase étrangement menaçante: "On m'a demandé de vous calmer." Je l'ai trouvée effrayante, car elle signifiait la fin de la récré. Au départ, on pourrait fanfaronner et très rapidement on trouve cela choquant car c’est avant tout un billet humoristique pour distraire. Je ne suis pas journaliste. J’essaie que ce ne soit pas partisan et que ce soit pluriel. Je l’ai pris comme une volonté de destabilisation. Je suis rentré à France Inter il y a quinze ans, grâce à Laurent Ruquier. C’est un endroit auquel je suis très attaché. Il y a des choses que je lis et que j’entends et qui ne me plaisent pas du tout. Je me battrai jusqu’au bout pour rester libre, et que mes camarades puissent se battre de leur côté. Pourquoi épargnerais-je mon patron sous prétexte que je peux me faire virer ? Si je commence à faire ça, je ne suis plus rien. J’ai exigé que l’on ne relise pas mes papiers avant que je passe à l’antenne. Cette liberté, je l’ai toujours défendue.
Et, quelles sont vos relations avec le nouveau président de Radio France, Jean-Luc Hees ?
Il me fout la paix et me connaît très bien. Il sait que j'ai un côté sale gosse, à faire ce qu'il ne faut pas. Cela fait partie du jeu.
Vous ne seriez donc pas prêt à faire des concessions pour garder votre poste ?
Non. Si j’en faisais, il y a de grandes chances que les gens se détourneraient de mon travail.
Regrettez-vous certaines de vos chroniques ?
A France Inter aucune ! Je me suis cependant rendu compte que j’étais parfois allé trop loin dans l’émission de Stéphane Bern, 20 h 10 pétantes. Il m’est arrivé de faire des portraits d’invités trop à charge. C’était une erreur de jeunesse.
Le concept de vengeur masqué, c’est ce qui vous plaît avant tout ?
J’aime bien cette idée, cet emploi. Comme tout le monde, j’ai des choses qui m’indignent et j’ai la chance d’avoir un micro pour dire haut et fort ce que les gens pensent. Les venger de leurs petites misères, de leurs frustrations, c’est une des dimensions de mon travail. Ça permet d’exorciser la colère mais je ne me sens ni moraliste, ni justicier. Cette fonction de vengeur masqué me plaît comme le faisait Thierry le Luron que j’aimais beaucoup ou Guy Bedos.
Quand vous étrillez un politique, interviewé dans la matinale d’Inter 20 minutes après votre chronique, vous quittez le studio avant son arrivée. Est-ce par peur de la confrontation ou parce que vous estimez que l’exercice de la caricature n’appelle pas de droit de réponse, ou de défense ?
Je ne veux pas les rencontrer pour ne pas avoir de connivence avec eux. Ce n’est pas de la lâcheté car j’ai affronté mes invités sur le plateau de canal + auparavant.
Qu’avez-vous pensé, une fois seul chez vous, ou le matin en vous rasant, des réactions d’invités blessés, le plus célèbre d’entre eux étant Dominique Strauss-Kahn ?
J'ai trouvé ça humain. Ensuite, qu'il stigmatise ma "méchanceté" est un raccourci dont je commence à avoir l'habitude. On a fait ce reproche à beaucoup d’humoristes que j'admire. C'est une façon de réduire notre travail. On dit "C'est méchant", point. Que répondre à cela? Un bon portrait, c'est un portrait juste. S'il fait du bruit et suscite la polémique, c'est que vous avez bien visé. Quand j'ai entendu DSK répondre à l'antenne, j'ai pris conscience qu'on allait en parler.
Vos chroniques sont désormais plus politiques, sociétales, et moins coulisses du show business. Comment avez-vous négocié ce virage ?
A 7 heures 55, j'interviens dans un carrefour d'information très dense. Pour être efficace, je dois traiter la plus grosse actualité du jour. Raison pour laquelle j’ai écrit l’autre jour dans la nuit mon billet sur l’intervention de Nicolas Sarkozy. Tout le monde m’attendait là-dessus et pas sur la Ferme Célébrités !
J’ai des choses qui m’indignent et j’ai la chance d’avoir un micro pour dire haut et fort ce que les gens pensent.
Qu’est ce qui déclenche vos colères, donc votre inspiration ?
C'est souvent un détail. L’actualité, le gouvernement m’y aident beaucoup.
Quelle limite vous fixez-vous dans l’exercice de votre art ?
La méchanceté gratuite.
Vous autocensurez-vous ?
Je n’aime pas tirer sur les ambulances. Je préfère tirer sur BHL que Loana ! Guy Bedos m’a toujours dit : « Méfies-toi de tes cibles ! ». J'aime les attaques franches.
Bergson pensait que le rire exigeait une « anesthésie momentanée du cœur »… N’en avez-vous pas marre d’avoir l’image d’un méchant ?
Je me suis tanné le cuir. Ce qui m'embête vraiment, c'est la calomnie et le mensonge. Desproges, tout le monde l'encense aujourd'hui, mais il faut voir les horreurs qu'on a écrites sur lui à l'époque de La Minute de M. Cyclopède! Peu importe l’image que je renvoie du moment que je sais qui je suis. Les gens qui travaillent avec moi ne se sont jamais plaints de mon attitude. Contrairement à d’autres qui sont considérés comme des gentils dans le métier et qui ne respectent pas leurs employés, ni personne autour d’eux.

Ne regrettez vous pas qu’on confonde l'exercice que vous pratiquez avec votre nature profonde ?
Je ne me lève pas le matin en me disant: "Tiens, je vais détruire quelqu'un." Il faut arrêter de confondre l'exercice que je pratique avec qui je suis. C'est comme si l'on disait d'un acteur de cinéma abonné aux rôles de salauds qu'il cogne sa femme en rentrant chez lui! Et puis, beaucoup de choses sont déformées, sorties de leur contexte.
Claude Imbert, éditorialiste du Point, vous classe parmi les comiques de fosse d'aisance, les acharnés du pilori. Ceux avec qui « le cruel et l'obscène gagnent du terrain ». Pensez-vous que le cruel est votre unique marque de fabrique ?
Tout ce qui est excessif et outrancier ne me touche pas. Vraiment. Il y a une véritable schizophrénie entre l'accueil que je reçois lors de mes spectacles ou auprès des auditeurs et les reproches que j'essuie dans les médias. Dans la rue, on ne m'a jamais agressé, jamais interpellé violemment. Au contraire, les gens m'encouragent à continuer. Pour le reste, je ne lis pas tout. Je ne veux pas me laisser happer et polluer par la polémique.
Ne pensez-vous pas que ce qu'on passe à Laurent Gerra ou à Nicolas Canteloup, voire à Anne Roumanoff, on ne vous le pardonne pas ?
Tout à fait car, ils ont soit le filtre de l’imitation, soit ils se cachent derrière leurs personnages.
Que pensez-vous de cette réflexion de Pierre Desproges ; « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » ?
J'ai une dimension "sale gosse" très forte. Truman Capote disait qu'il était prêt à se fâcher avec n'importe qui pour un bon mot. Je suis un peu pareil. C'est plus fort que moi. J'ai bien sûr mes limites, qui sont souvent celles du moment. Pour rire de certaines choses, il faut parfois laisser passer un peu de temps.
En matière de comique, quel est votre maître à penser ? Celui qui vous fait le plus rire ?
J’an aime beaucoup. J’aime François Rollin, Yann Barthès, Guy Bedos, Action discrète sur Canal +, Nicolas Canteloup et puis bien évidemment, Thierry le Luron et Desproges. Il avait une telle intelligence, une telle qualité d'écriture qu'il pouvait aller très, très loin. Il y a aussi des jeunes comme Laurent Laffitte, Eric Antoine, Gaspard Proust. Il ne faut pas oublier les nouveaux talents. J'adore également Henri Jeanson, un journaliste et scénariste qui savait trousser des chroniques redoutables, incroyablement cruelles !
Vous êtes au théâtre Dejazet à Paris avec un nouveau spectacle, Liberté surveillée. On vous découvre en garde-à-vue sur l'affiche. Est-ce pour rappeler qu’il n’y a rien de plus précieux que la liberté d'expression et d’appeler à une certaine vigilance ?
J'avais envie d'un spectacle sur la liberté d'expression. Ce qu’a fait Jean-Michel Ribes avec le spectacle Rires de résistance est outrancier car la liberté d’expression existe chez nous. Il faut juste rester vigilant pour garder son indépendance. Mais il faut être conscient que rien n’est définitivement acquis.
Il faut arrêter de confondre l'exercice que je pratique avec qui je suis. C'est comme si l'on disait d'un acteur de cinéma abonné aux rôles de salauds qu'il cogne sa femme en rentrant chez lui!
La scène, c’est primordial pour vous ?
Choisir d'être seul en scène, c'est une démarche très particulière, qui dénote une certaine forme d'individualisme. D'égoïsme aussi, si on n'y prend pas garde mais surtout de grande liberté.
Dans ce one-man-show, vous abordez des thèmes comme la prison, l'injustice à la naissance, la mort ou encore l'histoire d'un photographe de guerre confronté à la mondanité en faisant des photos en Afghanistan. Ce sont des thèmes qui vous tiennent à cœur ?
Tout à fait ! La prison fait partie des choses pour lesquelles je pourrais m’engager. La dignité humaine est essentielle. Rachida Dati, par rapport à ce qu’elle représentait, aurait dû se battre davantage pour que nous ayons des prisions salubres. Pour dénoncer cela, j'essaie de faire rire.
Vous avez écrit deux nouveaux sketchs qui semblent se répondre sur l’endroit où l’on naît et la façon dont on meurt. Deux angoisses existentielles pour vous ?
La première injustice, c’est effectivement l’endroit où l’on naît. Ça me travaille. Et ça se travaille car le sketch permet des digressions assez cruelles. Concernant le second, j’aime l’idée de ce couple qui s’aime et qui a envie de mourir ensemble mais, face à l’angoisse ultime, le mari dit : “Prenez ma femme.” Cette lâcheté m’intéresse. J’ai du mal avec le temps qui passe, la mort. La violence de la mort de ceux qu’on aime m’angoisse profondément.
Je n’aime pas tirer sur les ambulances. Je préfère tirer sur BHL que Loana !
Vous lancer dans une carrière d’humoriste après avoir raté une carrière d’acteur, était-ce une roue de secours ? Car vous avez avant tout un parcours de comédien classique en ayant participé à une vingtaine de téléfilms et films…
J'ai eu un parcours de comédien classique. J'ai commencé très tôt. J'avais 17 ans. J'ai couru les castings, joué des petits rôles dans des téléfilms. En 1990, j'avais déjà des angoisses de vieux comédien. Si je ne me mettais pas à écrire, je risquais de galérer encore très longtemps. J'ai joué mes premiers sketchs sur des petites scènes. Ce fut ma vie pendant longtemps. C'était parfois dur. Si je n’étais pas monté sur scène dans un one-man-show, j’aurais raté ma vie.. Mais, j’avais peur de franchir le pas. J’y ai été acculé à force de galères. Je n’imaginais pas ce succès.
Dans le spectacle précédent vous disiez de vous : “Stéphane Guillon, immense comédien, César 2008, 2009, 2010.” Ça vous fait souffrir, cette non-reconnaissance en tant qu’acteur ?
A un moment oui car j’ai commencé trop jeune. C’est Jean-Laurent Cochet qui en me faisant jouer la Flèche dans l’Avare m’a révélé dans cette veine comique. Il a su trouver mon emploi. De moins en moins, mais le manque et la frustration ont été énormes et parfois douloureux. Récemment, j’ai remplacé Benoît Poelvoorde dans le rôle principal du Temps de la kermesse est terminé qui sortira le 17 mars. Ça ne m’empêche pas de me poser des questions concernant ma légitimité en tant qu’acteur de cinéma. Je n’ai pas de frustration dans mon métier d’artiste. Je ne suis plus du tout dans le fantasme du cinéma à tout prix. Je creuse mon sillon.
Soirée Humanitaire pour Haïti
A l’initiative de Stéphane Guillon et de Jean Bouquin, directeur du théâtre Déjazet, Stéphane Guillon donnera une représentation exceptionnelle de son spectacle Liberté Surveillée dont l’intégralité de la recette sera reversée à la Fondation de France pour ses missions en Haïti.
Quand ? Le Lundi 8 février 2010 à 21h.
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